Non à la pensée unique ! Oui à la liberté

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Un jour d'épaules nues où les gens s'aimeront (Louis Aragon)

A la poésie, l'art, la musique, la littérature, la sagesse, au romantisme
toutes ces choses qui font que la vie vaut la peine d'être vécue !

Merci. Coucou et merci
 
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Alfred de MUSSET

 

 


La nuit de mai

LA MUSE

Pote, prends ton luth et me donne un baiser ;
La fleur de l'glantier sent ses bourgeons clore,
Le printemps nat ce soir ; les vents vont s'embraser ;
Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts commence se poser.
Pote, prends ton luth, et me donne un baiser.
 
LE POTE
 
Comme il fait noir dans la valle !
J'ai cru qu'une forme voile
Flottait l-bas sur la fort.
Elle sortait de la prairie ;
Son pied rasait l'herbe fleurie ;
C'est une trange rverie ;
Elle s'efface et disparat.
 
LA MUSE
 
Pote, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zphyr dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacr qu'elle enivre en mourant.
coute ! Tout se tait ; songe ta bien-aime.
Ce soir, sous les tilleuls, la sombre rame
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir : l'immortelle nature
Se remplit de parfums, d'amour et de murmure,
Comme le lit joyeux de deux jeunes poux.
 
LE POTE
 
Pourquoi mon cur bat-il si vite ?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite
Dont je me sens pouvant ?
Ne frappe-t-on pas ma porte ?
Pourquoi ma lampe demi morte
M'blouit-elle de clart ?
Dieu puissant ! Tout mon corps frissonne.
Qui vient ? Qui m'appelle ? - Personne.
Je suis seul ; c'est l'heure qui sonne ;
solitude ! pauvret !
 
LA MUSE
 
Pote, prends ton luth ; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet ; la volupt l'oppresse,
Et les vents altrs m'ont mis la lvre en feu.
paresseux enfant ! Regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
Quand je te vis si ple au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?
Ah ! je t'ai consol d'une amre souffrance !
Hlas ! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d'esprance ;
J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
 
LE POTE
 
Est-ce toi dont la voix m'appelle,
ma pauvre Muse ! Est-ce toi ?
ma fleur ! mon immortelle !
Seul tre pudique et fidle
O vive encor l'amour de moi !
Oui, te voil, c'est toi, ma blonde,
C'est toi, ma matresse et ma sur !
Et je sens, dans la nuit profonde,
De ta robe d'or qui m'inonde
Les rayons glisser dans mon cur.
 
LA MUSE
 
Pote, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux,
Et qui, comme un oiseau que sa couve appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gmi dans ton cur ;
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre,
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes penses,
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passes ;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu,
veillons au hasard les chos de ta vie,
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux o l'on oublie ;
Partons, nous sommes seuls, l'univers est nous.
Voici la verte cosse et la brune Italie,
Et la Grce, ma mre, o le miel est si doux,
Argos, et Ptlon, ville des hcatombes,
Et Messa la divine, agrable aux colombes,
Et le front chevelu du Plion changeant ;
Et le bleu Titarse, et le golfe d'argent
Qui montre dans ses eaux, o le cygne se mire,
La blanche Oloossone la blanche Camyre.
Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer ?
D'o vont venir les pleurs que nous allons verser ?
Ce matin, quand le jour a frapp ta paupire,
Quel sraphin pensif, courb sur ton chevet,
Secouait des lilas dans sa robe lgre,
Et te contait tout bas les amours qu'il rvait ?
Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie ?
Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier ?
Suspendrons-nous l'amant sur l'chelle de soie ?
Jetterons-nous au vent l'cume du coursier ?
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
De la maison cleste, allume nuit et jour
L'huile sainte de vie et d'ternel amour ?
Crierons-nous Tarquin : " Il est temps, voici l'ombre ! "
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ?
Mnerons-nous la chvre aux bniers amers ?
Montrerons-nous le ciel la Mlancolie ?
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarps ?
La biche le regarde ; elle pleure et supplie ;
Sa bruyre l'attend ; ses faons sont nouveau-ns ;
Il se baisse, il l'gorge, il jette la cure
Sur les chiens en sueur son cur encor vivant.
Peindrons-nous une vierge la joue empourpre,
S'en allant la messe, un page la suivant,
Et d'un regard distrait, ct de sa mre,
Sur sa lvre entr'ouverte oubliant sa prire ?
Elle coute en tremblant, dans l'cho du pilier,
Rsonner l'peron d'un hardi cavalier.
Dirons-nous aux hros des vieux temps de la France
De monter tout arms aux crneaux de leurs tours,
Et de ressusciter la nave romance
Que leur gloire oublie apprit aux troubadours ?
Vtirons-nous de blanc une molle lgie ?
L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
Et ce qu'il a fauch du troupeau des humains
Avant que l'envoy de la nuit ternelle
Vnt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,
Et sur son cur de fer lui croiser les deux mains ?
Clouerons-nous au poteau d'une satire altire
Le nom sept fois vendu d'un ple pamphltaire,
Qui, pouss par la faim, du fond de son oubli,
S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,
Sur le front du gnie insulter l'esprance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali ?
Prends ton luth ! Prends ton luth ! je ne peux plus me taire ;
Mon aile me soulve au souffle du printemps.
Le vent va m'emporter ; je vais quitter la terre.
Une larme de toi ! Dieu m'coute ; il est temps.
 
LE POTE
 
S'il ne te faut, ma sur chrie,
Qu'un baiser d'une lvre amie
Et qu'une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine ;
De nos amours qu'il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l'esprance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hlas ! Pas mme la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour couter parler le cur.
 
LA MUSE
 
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ?
pote ! Un baiser, c'est moi qui te le donne.
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C'est ton oisivet ; ta douleur est Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'largir, cette sainte blessure
Que les noirs sraphins t'ont faite au fond du cur :
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en tre atteint, ne crois pas, pote,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus dsesprs sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le plican, lass d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne ses roseaux,
Ses petits affams courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Dj, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent leur pre avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant pas lents une roche leve,
De son aile pendante abritant sa couve,
Pcheur mlancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouill la profondeur ;
L'Ocan tait vide et la plage dserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cur.
Sombre et silencieux, tendu sur la pierre
Partageant ses fils ses entrailles de pre,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupt, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigu de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulve, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funbre adieu,
Que les oiseaux des mers dsertent le rivage,
Et que le voyageur attard sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande Dieu.
Pote, c'est ainsi que font les grands potes.
Ils laissent s'gayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu'ils servent leurs ftes
Ressemblent la plupart ceux des plicans.
Quand ils parlent ainsi d'esprances trompes,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert dilater le cur.
Leurs dclamations sont comme des pes :
Elles tracent dans l'air un cercle blouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
 
LE POTE
 
Muse ! Spectre insatiable,
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'crit rien sur le sable
l'heure o passe l'aquilon.
J'ai vu le temps o ma jeunesse
Sur mes lvres tait sans cesse
Prte chanter comme un oiseau ;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.

 

Alfred de Musset

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