Non à la pensée unique ! Oui à la liberté

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Un jour d'épaules nues où les gens s'aimeront (Louis Aragon)

A la poésie, l'art, la musique, la littérature, la sagesse, au romantisme
toutes ces choses qui font que la vie vaut la peine d'être vécue !

Merci. Coucou et merci
 
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Ces choses l sont rudes,

Il faut pour les comprendre avoir fait des tudes

 


La lgende des sicles

 

Les pauvres gens

 

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.
Le logis est plein d'ombre et l'on sent quelque chose
Qui rayonne travers ce crpuscule obscur.
Des filets de pcheur sont accrochs au mur.
Au fond, dans l'encoignure o quelque humble vaisselle
Aux planches d'un bahut vaguement tincelle,
On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.
Tout prs, un matelas s'tend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d'mes, y sommeillent
La haute chemine o quelques flammes veillent
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,
Une femme genoux prie, et songe, et plit.
C'est la mre. Elle est seule. Et dehors, blanc d'cume,
Au ciel, aux vents, aux rocs, la nuit, la brume,
Le sinistre ocan jette son noir sanglot.

 

II

 

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,
Il livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir
Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.
Il gouverne lui seul sa barque quatre voiles.
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,
Remmaillant les filets, prparant l'hameon,
Surveillant l'tre o bout la soupe de poisson,
Puis priant Dieu sitt que les cinq enfants dorment.
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,
Il s'en va dans l'abme et s'en va dans la nuit.
Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit.
Dans les brisants, parmi les lames en dmence,
L'endroit bon la pche, et, sur la mer immense,
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
O se plat le poisson aux nageoires d'argent,
Ce n'est qu'un point ; c'est grand deux fois comme la chambre.
Or, la nuit, dans l'onde et la brume, en dcembre,
Pour rencontrer ce point sur le dsert mouvant,
Comme il faut calculer la mare et le vent !
Comme il faut combiner srement les manuvres !
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;
Le gouffre roule et tord ses plis dmesurs,
Et fait rler d'horreur les agrs effars.
Lui, songe sa Jeannie au sein des mers glaces,
Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs penses
Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cur.

 

III

 

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur
L'importune, et, parmi les cueils en dcombres,
L'ocan l'pouvante, et toutes sortes d'ombres
Passent dans son esprit : la mer, les matelots
Emports travers la colre des flots ;
Et dans sa gaine, ainsi que le sang dans l'artre,
La froide horloge bat, jetant dans le mystre,
Goutte goutte, le temps, saisons, printemps, hivers ;
Et chaque battement, dans l'norme univers,
Ouvre aux mes, essaims d'autours et de colombes,
D'un ct les berceaux et de l'autre les tombes.

Elle songe, elle rve. - Et tant de pauvret !
Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l't.
Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.
- Dieu ! le vent rugit comme un soufflet de forge,
La cte fait le bruit d'une enclume, on croit voir
Les constellations fuir dans l'ouragan noir
Comme les tourbillons d'tincelles de l'tre.
C'est l'heure o, gai danseur, minuit rit et foltre
Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,
Et c'est l'heure o minuit, brigand mystrieux,
Voil d'ombre et de pluie et le front dans la bise,
Prend un pauvre marin frissonnant, et le brise
Aux rochers monstrueux apparus brusquement.
Horreur ! Lhomme, dont l'onde teint le hurlement,
Sent fondre et s'enfoncer le btiment qui plonge ;
Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abme, et songe
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

Ces mornes visions troublent son cur, pareil
A la nuit. Elle tremble et pleure.

 

IV


pauvres femmes
De pcheurs ! Cest affreux de se dire : - Mes mes,
Pre, amant, frre, fils, tout ce que j'ai de cher,
C'est l, dans ce chaos ! Mon cur, mon sang, ma chair ! -
Ciel ! tre en proie aux flots, c'est tre en proie aux btes.
Oh ! Songer que l'eau joue avec toutes ces ttes,
Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron,
Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,
Dnoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse,
Et que peut-tre ils sont cette heure en dtresse,
Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font,
Et que, pour tenir tte cette mer sans fond,
A tous ces gouffres d'ombre o ne luit nulle toile,
Es n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile !
Souci lugubre ! On court travers les galets,
Le flot monte, on lui parle, on crie : Oh ! Rends-nous-les !
Mais, hlas ! Que veut-on que dise la pense
Toujours sombre, la mer toujours bouleverse !

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul !
Seul dans cette pre nuit ! Seul sous ce noir linceul !
Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits. - mre !
Tu dis : "S'ils taient grands ! - leur pre est seul !" Chimre !
Plus tard, quand ils seront prs du pre et partis,
Tu diras en pleurant : "Oh! Sils taient petits !"

 

V

 

Elle prend sa lanterne et sa cape. - C'est l'heure
D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure,
S'il fait jour, si la flamme est au mt du signal.
Allons ! - Et la voil qui part. L'air matinal
Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche
Dans l'espace o le flot des tnbres s'panche.
Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin ;
On dirait que le jour tremble et doute, incertain,
Et qu'ainsi que l'enfant, l'aube pleure de natre.
Elle va. L'on ne voit luire aucune fentre.

Tout coup, a ses yeux qui cherchent le chemin,
Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain
Une sombre masure apparat, dcrpite ;
Ni lumire, ni feu ; la porte au vent palpite ;
Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux ;
La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,
Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.

"Tiens ! Je ne pensais plus cette pauvre veuve,
Dit-elle ; mon mari, l'autre jour, la trouva
Malade et seule ; il faut voit comment elle va."

Elle frappe la porte, elle coute ; personne
Ne rpond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.
"Malade ! Et ses enfants ! Comme c'est mal nourri !
Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari."
Puis, elle frappe encore. "H ! Voisine !" Elle appelle.
Et la maison se tait toujours. "Ah ! Dieu ! dit-elle,
Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!"
La porte, cette fois, comme si, par instants,
Les objets taient pris d'une piti suprme,
Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-mme.

 

VI

 

Elle entra. Sa lanterne claira le dedans
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.

Au fond tait couche une forme terrible ;
Une femme immobile et renverse, ayant
Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant ;
Un cadavre ; - autrefois, mre joyeuse et forte ; -
Le spectre chevel de la misre morte ;
Ce qui reste du pauvre aprs un long combat.
Elle laissait, parmi la paille du grabat,
Son bras livide et froid et sa main dj verte
Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte
D'o l'me en s'enfuyant, sinistre, avait jet
Ce grand cri de la mort qu'entend l'ternit !

Prs du lit o gisait la mre de famille,
Deux tout petits enfants, le garon et la fille,
Dans le mme berceau souriaient endormis.

La mre, se sentant mourir, leur avait mis
Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,
Afin que, dans cette ombre o la mort nous drobe,
Ils ne sentissent pas la tideur qui dcrot,
Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.

 

VII

 

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble !
Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble
Que rien n'veillerait ces orphelins dormant,
Pas mme le clairon du dernier jugement ;
Car, tant innocents, ils n'ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un dluge.
Du vieux toit crevass, d'o la rafale sort,
Une goutte parfois tombe sur ce front mort,
Glisse sur cette joue et devient une larme.
La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme.
La morte coute l'ombre avec stupidit.
Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitt,
A l'air de chercher l'me et de rappeler l'ange ;
Il semble qu'on entend ce dialogue trange
Entre la bouche ple et l'il triste et hagard :
- Qu'as-tu fait de ton souffle ? - Et toi, de ton regard ?

Hlas! Aimez, vivez, cueillez les primevres,
Dansez, riez, brlez vos curs, videz vos verres.
Comme au sombre ocan arrive tout ruisseau,
Le sort donne pour but au festin, au berceau,
Aux mres adorant l'enfance panouie,
Aux baisers de la chair dont l'me est blouie,
Aux chansons, au sourire, l'amour frais et beau,
Le refroidissement lugubre du tombeau !

 

VIII

 

Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte ?
Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte ?
Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant ?
Pourquoi son cur bat-il ? Pourquoi son pas tremblant
Se hte-t-il ainsi ? D'o vient qu'en la ruelle
Elle court, sans oser regarder derrire elle ?
Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troubl
Dans l'ombre, sur son lit ? Qu'a-t-elle donc vol ?

 

IX

 

Quand elle fut rentre au logis, la falaise
Blanchissait; prs du lit elle prit une chaise
Et s'assit toute ple ; on et dit qu'elle avait
Un remords, et son front tomba sur le chevet,
Et, par instants, mots entrecoups, sa bouche
Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.

"Mon pauvre homme ! Ah ! Mon Dieu ! Que va-t-il dire ? Il a
Dj tant de souci ! Qu'est-ce que j'ai fait l ?
Cinq enfants sur les bras ! ce pre qui travaille !
Il n'avait pas assez de peine ; il faut que j'aille
Lui donner celle-l de plus. - C'est lui ? - Non. Rien.
- J'ai mal fait. - S'il me bat, je dirai : Tu fais bien.
- Est-ce lui ? - Non. - Tant mieux. - La porte bouge comme
Si l'on entrait. - Mais non. - Voil-t-il pas, pauvre homme,
Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant !"
Puis elle demeura pensive et frissonnant,
S'enfonant par degrs dans son angoisse intime,
Perdue en son souci comme dans un abme,
N'entendant mme plus les bruits extrieurs,
Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,
Et l'onde et la mare et le vent en colre.

La porte tout coup s'ouvrit, bruyante et claire,
Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;
Et le pcheur, tranant son filet ruisselant,
Joyeux, parut au seuil, et dit : C'est la marine !

 

X

 

"C'est toi !" cria Jeannie, et, contre sa poitrine,
Elle prit son mari comme on prend un amant,
Et lui baisa sa veste avec emportement
Tandis que le marin disait : "Me voici, femme !"
Et montrait sur son front qu'clairait l'tre en flamme
Son cur bon et content que Jeannie clairait,
"Je suis vol, dit-il ; la mer c'est la fort.
- Quel temps a-t-il fait ? - Dur. - Et la pche ? - Mauvaise.
Mais, vois-tu, je tembrasse, et me voil bien aise.
Je n'ai rien pris du tout. J'ai trou mon filet.
Le diable tait cach dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre
A cass. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-l ?"
Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.
"Moi ? dit-elle. Ah ! Mon Dieu ! Rien, comme l'ordinaire,
J'ai cousu. J'coutais la mer comme un tonnerre,
J'avais peur. - Oui, l'hiver est dur, mais c'est gal."
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit : "A propos, notre voisine est morte.
C'est hier qu'elle a d mourir, enfin, n'importe,
Dans la soire, aprs que vous ftes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine ;
L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle peine.
La pauvre bonne femme tait dans le besoin."

L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forat mouill par la tempte :
"Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tte,
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.
Dj, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?
Bah ! Tant pis ! Ce n'est pas ma faute, C'est l'affaire
Du bon Dieu. Ce sont l des accidents profonds.
Pourquoi donc a-t-il pris leur mre ces chiffons ?
C'est gros comme le poing. Ces choses-l sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses tudes.
Si petits ! On ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S'ils se sont rveills,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C'est la mre, vois-tu, qui frappe notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mlerons tous,
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frre et sur des cinq autres.
Quand il verra qu'il faut nourrir avec les ntres
Cette petite fille et ce petit garon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tche,
C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu ? a te fche ?
D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

 

- Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux,  les voil !


Victor

Hugo

 

 

 

 

 

Les pauvres gens

Vous tes responsables de ce que vous crivez, sachez rester correcte. Merci de respecter la loi et les personnes.

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croissante.
dcroissante.
Pseudo     Le 20-10-2020.   Titre  


Bartoumire le 7-2-2012. Je dcouvre ce site, je l'apprcie dj
J'ai lu et relu la Lgende des sicles et je ne m'en lasse pas.


Bartoumire le 7-2-2012. Les Pauvres Gens
J'ai lu et relu la Lgende des sicles et je ne m'en lasse pas.

 

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